Comme l'a écrit un de mes auteurs favoris, il y a pire que le dérèglement climatique, il y a l'effondrement de la biodiversité.
Ma contribution sur le sujet.
Bises à toi
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Il y a la rumeur tapie dans les roseaux
Ce butor étoilé qui joue corne de brume
Son chant tranche le soir comme à coups de ciseau
Fait frémir alentour tout ce qui porte plume
Tout ce qui porte poil et ça en fait du monde
Les grouillants les menus ce qui vit en secret
Au sursaut du chevreuil jusqu'à la lune blonde
Au réveil du hibou ses regards circonspects
Glisse la couleuvre la belle indifférente
Au bonheur d'être en vie et cependant frisson
Procréer procréer il n'est loi plus urgente
Le rossignol ne dit rien d'autre en sa chanson
Survivre survivre c'est la hâte seconde
Tel est l'implacable qui tout ici régit
Faune ou flore ou fonge se bat se dévergonde
Copulons copulons retardons le ci-gît
Ces contraintes posées comme il est bon de vivre
Il y a en ce mai d'orchidées floraison
Leur langage d'odeurs convoquant la mouche ivre
Sur le beau labelle parfaisant l'illusion
Mimétisme est magie et l'art d'être invisible
Sous terre le lombric s'obstinant au labour
Au surplomb du replat posant à l'impassible
La buse attend la proie un campagnol accourt
Quand au pied des roseaux un peuple limicole
Tandis qu'y vocifère un râle d'eau furtif
Que clament leurs aigus deux ou trois cisticoles
Vont comme à l'arène chevaliers combatifs
Bécassine vermille et du bec assassine
Sa part d'invertébrés de larves sa ration
Car ne faut-il bien vivre où périr est routine
Sur ses compas l'échasse à l'iris vermillon
Entre deux alertes scrute la vase noire
Où monsieur l'alyte convoie ses oeufs qu'on voit
Nuée de passereaux posés l'instant de boire
Linottes attroupées Du cormoran la croix
À la cime d'un saule y digérant sa pêche
Et signe son bien-être en déféquant tout blanc
Non loin de là attend son heure la chevêche
Qui lèvera son vol dès avant le couchant
Sous l'écorce scolyte intrus inscrit des rêves
Et le merle se sait le plus beau des oiseaux
La fièvre des longs jours les frénésies de sève
Il y a pour orner bleuets coquelicots
Clairsemés le mouron l'ortie la vergerette
Le trèfle le plantain l'armoise l'oxalis
Épanouie toujours la têtue pâquerette
L'idoine chélidoine et le myosotis
Et font halte encore s'en revenant d'Afrique
Des bergeronnettes l'un ou l'autre pouillot
Qui demain fileront vers nichées plus nordiques
Pour l'heure se gavant un appétit d'oiseau
Il y a papillons il y a coccinelles
C'est un Robert-le-Diable et la bête à bon Dieu
La vive chasseresse au nom de cicindèle
L'araignée en sa toile en huit pattes huit yeux
Semblant pendre d'un fil du vent la crécerelle
Égale la vitesse en jouant contre lui
Feint l'immobilité à coups de queue et d'ailes
Cet exploit fait l'affût accourt une souris
Placide limace traînasse sans malice
En son bonheur d'être se fout bien de l'orvet
Qui va rampant vers elle à chacun ses délices
Dans cet ordre tout vient on mange on est mangé
Le syrphe aussi en l'air quand il lui plaît se fige
Mais sa méthode est autre et l'esquive son art
Travesti en guêpe plus d'un bec le néglige
Le sans dard le fuyard Bactéries par milliards
Qu'on ne voit mais partout sans elles point de vie
Conditions premières sans elles le néant
Une qui connaît tout c'est la pie qui épie
Inspecte et mémorise et si rare est son chant
Donné si doucement comme pour elle seule
C'est un ravissement sans autre utilité
Qu'un plaisir en beauté autrement elle gueule
Bavarde jacasse tient sermon d'impiétés
Et quoi qu'on en pense prend son temps l'éphémère
Qui fut larve trois ans avant de gagner l'air
Les ombres s'allongent bientôt cadran lunaire
La vie n'est que cycles demain vaut bien hier
Il y a ce parfum couronnant l'aubépine
Profusion de fleurs en sexuel abandon
Convoquant tout insecte au pollen qu'il butine
De l'abeille au bombyle et trichie et bourdon
Certains sont patience voici le gris de cendre
Entre le ciel et l'eau regard un peu penché
Bien voir où capturer où du poignard surprendre
Le héron au long bec n'a rien d'un emmanché
Ce stoïque soudain devant lui va se fendre
Harponnant telle proie d'un seul jet d'un seul bond
Engloutie sur place qu'au nid il ira rendre
Un autre campagnol ou grenouille ou poisson
Ses poussins loin de là n'en peuvent plus d'attendre
Il y a entêtée la strophe du pinson
Et les criquets en choeur épars se font entendre
Le pâturin remue où passe un hérisson
On ne peut qu'admettre qu'ici la vie foisonne
De sang froid de sang chaud chaque être à sa façon
Y compris végétaux se sent une personne
A une conscience porte des émotions
On le sait maintenant les chênes communiquent
Champignons tout autant biotope est réseau
Un chorus électrique un colloque chimique
Insaisissables sont la plupart des signaux
Mais si haut dans le ciel grimpent les alouettes
Laissant tomber des nues où on ne les voit plus
Un alphabet de sons qui fait tourner les têtes
Message de mâles domaines défendus
Ponctuel à l'étang un essaim d'hirondelles
Trois espèces unies happant à ras de l'eau
Les insectes du cru c'est l'heure aussi pour elles
D'échapper aux assauts du faucon hobereau
Au terrier le renard cajole sa portée
Et ne s'aiment pas moins les lapins les blaireaux
Bonheur de jeunesses en douceur allaitées
On dorlote aussi bien dans le nid des lérots
Bientôt les vers luisants bientôt les noctuelles
De retour le héron lance coups de clairon
Et le jeu dans tout ça voyez donc la corneille
Quand repue si danger ne pointe aux environs
Oiseau donc dinosaure a ses moments ludiques
Loisirs solitaires qu'elle s'offre en secret
La même aussi souvent contre un rapace unique
Seule ou non montera au vol le harceler
C'est un vieux coin de monde intact pour ainsi dire
Un parfait équilibre en constant mouvement
Verte ou bleue la rainette après la pluie soupire
Fuse une libellule et son vrombissement
Au flanc d'un vieux tronc creux l'épeiche tambourine
Peu à peu s'amplifie le concert amphibien
Bientôt chauves-souris bientôt tournée de fouine
Mais voici des oiseaux le grand maître aérien
Cris stridents voltiges l'époque est aux poursuites
C'est le martinet noir qui ne se pose au sol
Qui là-haut mange boit rêve dort et coïte
Qui n'étant pas au nid passe sa vie en vol
Sous ces latitudes l'espace d'un trimestre
Le reste de l'année aux lointains africains
Permanent voyageur en somme extraterrestre
Contournant dépressions préférant ciels sereins
Orange et vert et bleu Martin celui qui pêche
Troue le paysage devient flèche sous l'eau
À la passée du soir se signale maubèche
Parmi des variables plus rare bécasseau
Une brise brosse les tapis d'épilobes
Faisant tanguer un peu l'imago frais d'un sphinx
Ce matin chrysalide en ce soir jade robe
Pour que tout rime bien s'activent les syrinx
Festival vespéral trilles du troglodyte
La flûte du loriot du coucou le hoquet
Au coeur des phragmites s'époumone un phragmite
Et la rousserolle le tarier le ramier
Au choix l'hypolaïs polyglotte ictérine
Le bruant des roseaux proyer jaune ou zizi
Le serin très en train quand le tarin serine
Le pipit des arbres le gobemouche gris
On n'en finirait pas de dresser catalogue
Jusqu'à ce dactyle de la caille des blés
L'ensemble est harmonie où chacun monologue
D'autres pouvant les uns à merveille imiter
Bientôt l'engoulevent bientôt les calamites
Flamboient jaunes lichens aux rayons du couchant
Bientôt l'heure où tout prend des teintes inédites
Le tableau chaque soir sait être différent
Pourquoi pas espérer surprendre un chat sauvage
Oser croire au bonheur du passage d'un loup
Mais le frai des carpes tout au bord du rivage
Aussi bien peut ravir clapotage et remous
Est-elle là la loutre est-elle là la truite
Est-elle saine l'eau sans chimie sans intrants
La réponse est un oui c'est un trésor ce site
Sur quelques hectares semble figé l'antan
Chacun son histoire chacun son aventure
Madame moustique ne pique que vivant
Quand des nécrophages goûtent la pourriture
On prise le nectar ou bien les excréments
Il n'est d'organique qui n'ait son gastronome
Des déchets le cloporte élabore l'humus
Tout est comestible pourtant il faut voir comme
Fruit de l'évolution la beauté vient en sus
Il y a l'églantier qui de loin se renifle
Paré de claires fleurs effluves succulents
Entrelacs de griffes où la fauvette siffle
Babillarde peinarde invisible souvent
Diptères par milliers forment une colonne
S'évasant vers le ciel en nuage grouillant
Parodie de tornade anodine et brouillonne
Béats chironomes en foule zonzonnant
Du butor un cousin en version miniature
Au pied des massettes oeil avide et longs doigts
Penché vers son reflet cueille sa nourriture
Au menu le fretin le plus petit que soi
Alevins ou sangsues têtards voire mollusques
Il se nomme blongios ce nain chez les hérons
Mais dans la famille très grand migrateur jusques
Au sud du Sahara sur ses ronds ailerons
Les arbres qui le nie sont bien plus sédentaires
On trouve ici un hêtre âgé de trois cents ans
C'est peu ou c'est beaucoup rien d'extraordinaire
Essence longévive aux hivers marcescents
Qui n'a jamais bougé d'où a germé sa faîne
Agrippée à son tronc trente mètres là-haut
Tête en bas la sittelle évoluant sans peine
Débusque pitance toutes viandes sans os
Les papillons de nuit peu à peu apparaissent
Au bal crépusculaire on ne sait d'où surgis
Sur la piste ils croisent les dernières vanesses
Écailles qui chatoient vives couleurs ou gris
Chaque espèce en son temps sa saison son horaire
Certains minuscules d'autres presque géants
Beaucoup par leurs formes passent l'imaginaire
Posé il en est un que l'oeil pour fiente prend
Et ce brin de bouleau a pour nom bucéphale
Ailes font feuille morte ocelles font regard
Chez eux l'original aurait livrée banale
Ce qui se voit aussi l'art parfois trompe l'art
Il y a rougegorge il y a gorgebleue
Une punaise épingle aux herbes son odeur
Il y a milan noir il y a rougequeue
Autre héron l'aigrette impose sa blancheur
Revenons au butor donc à la roselière
L'oiseau inaugural qualifié d'étoilé
Que voici en posture à lui particulière
Figé tout droit tendu en fagot déguisé
Fondu dans son milieu quelque chose l'inquiète
Ce bruit qu'il ne comprend qu'il a perçu déjà
Qu'il sent peu naturel comme un péril qui guette
Un grondement lointain qui ne s'approche pas
S'estompe et puis plus rien ou dans un autre monde
Baissant le bec l'oiseau lentement se détend
Mésanges de l'année volettent formant ronde
Discrète marouette ose le bord d'étang
L'incident est donc clos oublié le mystère
Le butor est froussard un planton idéal
Un peuple s'affaire dans les dessous du lierre
Chaque feuille une tuile en ce toit vertical
Araignées chrysopes pucerons y fourmillent
Y trouvant à la fois le couvert et l'abri
Acariens charançons chenilles cochenilles
Hôtes parasites prédateurs et fourmis
Des clients de l'auberge on ne dressera liste
Aux experts le loisir de tout inventorier
Il y a par ailleurs des plongeons les artistes
Faux canards les grèbes castagneux et huppé
Le premier d'un merle fait à peu près la taille
Mais plus lourd plus rablé a d'autres proportions
Et ce farfadet-là sous l'eau crée la pagaille
Aujourd'hui obstiné à bâfrer du triton
Huppé le deuxième nuptial tout élégance
En couple exécute le précieux rituel
Face à face sur l'eau femelle et mâle dansent
Mimant non de la tête en pacte mutuel
Échangeant force cris se courbant en arrière
Gonflant le plumage dressant roux favoris
Puis l'un joue l'abandon on croit perdue l'affaire
C'est pour mieux revenir l'autre attend son parti
La parade reprend le ballet se complique
Poitrines s'unissent et se haussent les corps
Le duo s'élève l'instant semble extatique
Les pattes battent l'eau sous ce parfait accord
Ces préliminaires s'achèvent par l'offrande
Quittant la surface l'oiseau s'en va saisir
La guirlande d'algues que du bec il va tendre
À son congénère beau geste pour finir
Citons les vrais canards il y a les sarcelles
Les souchets les colverts les pilets les milouins
Derrière un tadorne se presse en ribambelle
La tribu de poussins onze ou douze pas moins
Éclos hier au loin puis guidés par leur mère
Du terrier de lapin où se cachait le nid
Jusqu'à la queue d'étang un rude itinéraire
Pour qui ne peut voler où l'instinct le conduit
Il y a et j'en passe une foulque macroule
Voisinant poule d'eau ni poules ni canards
Tant de diversité vous envoûte vous saoule
Tels lieux existent bien hors ces vers quelque part
Qu'on peut croire fictifs car inconnus des cartes
Cherchez-y de grands blancs ne portant aucun nom
Oubliés ou maudits recoins dont on s'écarte
Livrés à eux-mêmes libres saufs sans gestion
Autre que naturelle et chaque être y travaille
C'est l'heure justement où oeuvre le castor
Un tronc va s'effondrer au barrage qu'il taille
En un bruissement qui n'effraiera le butor
Cependant ce dernier de nouveau se tourmente
C'est qu'il a reparu l'insolite ronron
Le même mais plus proche et d'une ampleur croissante
Avant fort troublante sa brusque interruption
L'oiseau logiquement sait que dans les parages
La cause du bruit rôde et par quelque intuition
Est-ce à tort le butor se défie davantage
Le sauvage a parfois de ces prémonitions
Nonobstant tout est paix certes le geai alarme
C'est qu'il passe aux abords de l'aire de l'autour
Rien que de très normal rien qui rompe le charme
Charme qui à la brune ocrera ses contours
Bientôt la hulotte bientôt la salamandre
L'hermine médite à un carrefour d'odeurs
Et le rhinolophe bientôt va se dépendre
Bientôt tout son tout bruit acquerront profondeur
Plutôt que paradis c'est ici l'authentique
Habitats regagnés depuis la glaciation
Achillée tanaisie bouillon-blanc angélique
Cétoine muscardin taupin rat des moissons
Du groin du sanglier aux cornes du lucane
De la queue du lézard à l'écureuil touffu
De la fougère en fronde au chèvrefeuille en liane
Du lièvre peu loquace aux choucas en chahut
Gerris courant sur l'eau en vase l'anodonte
La grive mélomane enrouée la perdrix
D'espèces de milieux on jurerait un conte
De fait mosaïque qui le multiple induit
Résumons ici compte un effet de lisière
Bénéfique en tout point par ce texte esquissé
Donc en ce soir de mai s'attarde la lumière
Déjà l'air fraîchit mais on y voit bien assez
Et puis un grand singe fait son entrée en scène
Égaré sans doute sur deux pattes dressé
À une exception près sa présence ne gêne
Inconnu par ici il ne peut effrayer
C'est un animal qui cache son épiderme
On n'en voit que la face on distingue ses mains
Sous du cuir des tissus tout le reste il enferme
Dans du plastique aussi La bête est un humain
Et voilà qu'il se fige entre étang et ombrages
Il contemple l'endroit et se prend à rêver
Ses regards fascinés couvent le paysage
Son émoi est si grand qu'il en vient à baver
Qu'en plein remue-ménage il n'est plus qu'inertie
Qu'il s'oublie au monde sourd au chant du torcol
Qu'il se laisse tomber le cul dans les orties
Extase qui plane là à même le sol
Un mulot s'approche humant son after-shave
Lui ne ressent plus rien il est en pâmoison
Plus tard fesses en feu le bipède se lève
Monsieur est promoteur et il a des visions
Trébuchant sur des joncs de nouveau il chemine
Louvoyant dans le noir éclairé et guidé
Par son téléphone qui tantôt piaule ou couine
Lui s'éblouit de ce qu'il vient d'échafauder
Car c'est bénédiction un tel espace vide
Il conçoit déjà où les grues vont se poser
Quand sera nettoyé l'inutile putride
Ce non-rentable qui insulte le progrès
Ces mauvaises herbes ces bestioles nuisibles
Ce sauvage foutoir il est temps d'assainir
Jardins golfs pelouses remplaceront l'horrible
Et quelques arbustes juste pour le plaisir
Pour le reste béton asphalte gravier sable
L'ensemble agencé en empire minéral
Vertiges d'immeubles avec vue imprenable
Sur un rond-point des murs un centre commercial
Zone industrielle restauration rapide
Sol imperméable traitement des déchets
Zoo pour mémoire roulez petits bolides
Lorsque la messe est dite il ne faut la gâcher
Il y a la rumeur tapie dans les roseaux
Ce butor étoilé qui joue corne de brume
Son chant tranche la nuit comme à coups de ciseau
Fait frémir alentour tout ce qui porte plume
Tout ce qui porte poil et ça en fait du monde
Les grouillants les menus ce qui vit en secret
Au sursaut du chevreuil jusqu'à la lune blonde
Il est venu le temps où se désenchanter
Pierre-René
(Écrit en mars 2025)
© Pierre-René Legrand
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